Toute activité humaine a un impact sur le paysage et l’environnement. Même si nous sortons du nucléaire et misons sur les énergies renouvelables. Astrid Björnsen a dirigé le programme de recherche Energy Change Impact, commun au WSL et à l’Eawag, grâce auquel le potentiel et la disponibilité des énergies renouvelables en Suisse sont désormais connus.

Astrid Björnsen, scientiste au WSL

Madame Björnsen, vous avez dirigé le programme de recherche Energy Change Impact. Les sources d’énergie alternatives posent-elles problème? La mise en oeuvre de la stratégie énergétique 2050 suppose une transformation radicale du mode d’approvisionnement énergétique actuel. Cela n’est pas sans risque et soulève de nouvelles questions auxquelles il faut répondre. Mon chef m’a dit: «Ton rôle est celui de la rabat joie qui doit examiner les conséquences d’un oeil critique.»

Les partisans de la transition énergétique veulent préserver l’environnement. Nous le voulons tous. Une citation du roman «Le chardonneret» exprime très bien le dilemme: «Même les personnes sages et bonnes ne voient pas le résultat de toutes leurs actions.»

Que voulez-vous dire par là? L’humanité a inventé des technologies formidables qui nous facilitent la vie. Mais toute technologie a des revers que nous ne pouvions pas prévoir et auxquels nous devons remédier. Avec nos connaissances actuelles, nous devrions être en mesure d’évaluer les répercussions de nos actes et de réduire au maximum les effets pervers de la transition énergétique. Il nous a donc fallu poser des questions désagréables.

Par exemple? Nous devons nous demander quels paysages nous sommes prêts à sacrifier. Densément peuplée, la Suisse est limitée dans les espaces qu’elle peut consacrer aux infrastructures de production d’énergie renouvelable. D’autant plus que les paysages et les espaces de détente préservés sont très précieux pour l’être humain et la nature.

Avez-vous des réponses? Il ressort d’une enquête nationale, conduite par le WSL et l’ETH Zurich, que la population est plus encline à accepter de nouvelles infrastructures là où il en existe déjà. Y compris dans le massif alpin.

«La mise en oeuvre de la stratégie énergétique 2050 suppose une transformation radicale du mode d’approvisionnement énergétique actuel.» Astrid Björnsen, scientiste du WSL. Elle a dirigé le programme de recherche Energy Change Impact, commun au WSL et à l’Eawag

La force hydraulique est la source d’énergie renouvelable n° 1 du pays. Oui et elle va encore se développer. Les systèmes se sont perfectionnés. Ils permettent aux poissons de migrer malgré les barrages, par exemple. Des équipes de recherche interdisciplinaires travaillent sur d’autres problématiques. La gestion des matériaux charriés est complexe et, avec le changement climatique qui réchauffe le pergélisol, les éboulis seront plus nombreux.

Que faire? Le WSL, l’Eawag et l’ETH Zurich examinent des galeries de dérivation. Aujourd’hui, la Suisse compte dix galeries opérationnelles, notamment au barrage de Solis, sur l’Albula. Leur but est de diminuer l’envasement des réservoirs et d’évacuer les sédiments. Une crue déclenchée artificiellement alimente l’aval en dépôts de charriage contre lesquels le courant peut «se défouler». Les berges s’érodent moins et des habitats peuvent se créer.

Quelles sont les autres répercussions du changement climatique sur l’énergie hydraulique? Bonne question. Située dans l’arc alpin, la Suisse reste un château d’eau. Mais les glaciers fondent. Et laissent des cuvettes ou de nouveaux lacs. Des scientifiques étudient si ceux-ci pourraient servir de réservoirs d’eau.

Dans quel but? Les modèles climatiques prévoient davantage d’étés secs. Une équipe de chercheurs explore la possible multifonctionnalité des réservoirs d’eau. L’énergie hydraulique, mais aussi l’agriculture, l’alimentation en eau potable et la nature ont besoin de la ressource eau.

Quel rôle la biomasse joue-t-elle? Il est évident qu’il faut l’exploiter. Les agriculteurs produisent des engrais de ferme en grandes quantités. Et un tiers à peu près du pays est recouvert de forêts. Nous pourrions tirer davantage parti de la forêt. Le prix bas du bois, une suroffre en bois de chablis de moindre qualité et les coûts élevés de récolte rendent l’exploitation peu attrayante. La biodiversité forestière peut même y gagner si nous employons davantage la source d’énergie bois. Reste à savoir si le bois peut être une ressource durable sur le long terme. Le changement climatique complique la donne.

A quel niveau? Nous savons comment les forêts vont s’adapter à la hausse des températures. Mais nos modèles ne prédisent pas les conséquences des périodes de grande sécheresse. La canicule de 2018 a mis à mal les hêtres. Ajoutez-y les nuisibles et quelques tempêtes, et la disponibilité de la ressource sera fortement altérée.

Les agriculteurs, en revanche, produisent des engrais de ferme régulièrement. Oui, mais ce sont des individualistes, leurs exploitations sont plutôt petites et dispersées, ce qui complique la centralisation de ces engrais. La transition énergétique est un défi technologique, mais aussi humain.

Quels sont les résultats de votre programme de recherche? Nous connaissons précisément la disponibilité des ressources renouvelables, comme la biomasse, l’eau, le vent et le soleil. Nous pouvons chiffrer leur potentiel et savons ce qui est disponible, où et quand. Ces données vont alimenter les scénarios sur les futurs besoins en énergie et permettront une planification solide, moins coûteuse et plus respectueuse de l’environnement.

Comment le transfert dans la pratique s’opère-t-il? Voici un thème qui m’est cher! Les scientifiques devraient plus garder à l’esprit «le résultat de toutes leurs actions», l’application pratique de leur savoir. Quand nous associons de bonne heure les utilisateurs potentiels, voire dès la formulation des questions de recherche, le transfert de savoir et de technologie s’en trouve facilité au final. Davantage de moyens devraient être mis à disposition à cet effet – des moyens financiers, des moyens humains et du temps. La recherche énergétique suisse a pu s’en rendre compte.